Dimanche 8 Juillet 2007

Pourquoi donc le franglais est-il aussi vulgaire ?

J'écoutais l'autre jour une émission sur France Culture consacrée à l'encyclopédie en ligne Wikipédia, dont l'édition française est devenue incontournable (plus de 500 000 entrées). C'était passionnant. On y montrait en particulier en quoi ce corpus constitue tout à la fois un formidable moyen d'acquisition de connaissances et un danger potentiellement terrible pour la culture, lorsque par exemple des réseaux idéologiquement douteux s'inflitrent pour écrire des énormités qui sont ensuite reprises par des collégiens encore peu en mesure de comprendre où on tente de les mener. C'est que le véritable savoir s'acquiert en apprenant progressivement à faire le tri, à mettre les informations en regard, à sentir l'idéologie sous-jacente à ce que l'on est en train de lire.

Malgré tout, j'avoue que ce qui m'a le plus marqué, c'est la vulgarité stupide de quelques-uns des intervenants. C'est dommage, car c'était par ailleurs réellement intéressant, et j'ai tendance à croire qu'un projet comme Wikipédia pourrait bien transformer le rapport des civilisations occidentales à la culture. Je laisserai ce sujet de côté pour l'instant, me contentant de tenter d'expliquer ce qui m'a déplu. Voici l'affaire :

L'un des invités, une administratice du projet Wikipédia français, parlait des études qui ont été menées concernant le nombre d'erreurs des rubriques scientifiques du projet, et dont les résultats montrent de manière surprenante que le taux d'erreur n'est pas tellement plus important que celui de l'encyclopédie Britannica. Alors qu'elle citait ses sources, elle mentionna au beau milieu d'une phrase la revue “nètcheur”. C'était dit avec un naturel déconcertant, sans même nous faire la grâce d'un tout petit arrêt, ou encore d'un infléchissement minime du débit qui nous aurait prévenu qu'il s'agissait maintenant de tendre l'oreille pour saisir un nom compliqué. Bref, il était évident que __tout le monde__ devait savoir ce dont il s'agissait, à moins d'être sot ou ignare. Je me range volontiers dans la deuxième catégorie, mais en fait peut-être la première me convient-elle aussi : j'ai en effet la très mauvaise habitude d'essayer en général de comprendre ce que l'on me raconte. J'ai donc malheureusement perdu le fil pendant quelques secondes, essayant sans m'en rendre compte de savoir si je connaissais la publication dont il était question. Une chance cependant, notre dame prononça une nouvelle fois le mot inconnu, cette fois de manière légèrement différente : “nèyetcheure”. Ouf ! sauvé, ce coup-ci ma cervelle mal en point fit le lien avec le magazine scientifique anglophone “Nature”. Mais c'était trop tard, on avait changé de sujet.

L'interlocuteur de notre brillante franglophone, ressentant probablement le besoin de montrer qu'il était aussi un lecteur assidu de la revue (à moins qu'il n'ait achoppé comme moi ?), se sentit obligé de répéter immédiatement le terrible mot : on eut donc droit à un magnifique “nèilletcheur”, légèrement meilleur que les deux précédents. Jugez plutôt : ce Monsieur avait non seulement sauvé la face, mais il avait du même coup prouvé qu'il faisait partie de la nouvelle oligarchie mondiale, celle qui n'a plus besoin de recourir au français pour lire les publications scientifiques. Pensez donc, quelle fierté de pouvoir montrer qu'on connaît mille mots de l'ignoble “globish”, ce mensonge qui voudrait faire croire que le monde entier peut communiquer de manière équitable. Mille mots, à peine trois fois plus que le vocabulaire moyen d'un toutou bien dressé. Que cette personne essaie seulement d'avoir une conversation avec un vrai anglophone, et elle verra à quel point elle est en situation d'infériorité. Quant à notre petite dame, ses chances de se faire comprendre en prononçant “nètcheur” dans un pays de langue anglaise sont à peu près nulles. Elle ferait mieux de prononcer à la française, cela lui éviterait au moins d'être ridicule.

En réalité, je crois bien que j'ai eu tort de m'emporter pendant la première partie de l'émission, car le pire était à venir. On eut droit vers la fin à des perles, du “ouèbe” au “pirtoupire” (pire que quoi ?) - tous des mots qui ont un équivalent exact en français - sans oublier le feu d'artifice final : une troisième personne prononça “niouzemagazinnze”, et je me demandai aussitôt de quel protocole de production d'information en ligne il s'agissait. Mauvais réflexe, en fait il fut plutôt question du “Point” et de “l'Express”… Moi j'ai toujours cru qu'on appelait ça des hebdomadaires d'information, mais je suis sans doute horriblement ringard. N'empêche que lui, avec ses “niouzes”, il serait plutôt “nase”.

Il est probablement trop tard pour sauver le français en tant que langue internationale, même s'il a pour le moment de beaux restes. Après tout, il n'y a aucune raison que ce soit une langue plutôt qu'une autre qui serve de moyen de communication, et c'est pour cela que j'ai décidé d'investir l'espéranto, une langue fantastique et économiquement bien plus viable que l'anglais (ce sera l'objet d'une prochaine lettre). Que notre toutou amélioré de tout à l'heure apprenne 500 mots d'espéranto, et il sera en mesure de communiquer de manière incroyablement plus efficace qu'avec ses mille mots d'anglais lyophilisé.

En attendant, il est encore temps de sauver le français comme langue nationale, même si c'est plutôt mal parti. Il faudrait pour cela que les gens prennent exemple sur nos amis du Québec, eux n'hésitent pas à créer des mots lorsqu'ils en ressentent le besoin. Mais il est tellement plus simple de se moquer bêtement de leur accent, ça évite de se sentir soi-même menacé…

That's all folks!

P.S : Pour ceux que ça intéresse, voici un amusant lexique franglais/français. Si certaines entrées font sourire ou sont même parfois ridicules, d'autres sont vraiment ingénieuses.

Vendredi 6 Juillet 2007

Histoires de toucher perlé et autres perles d’un journal indépendant

On a appris récemment que les orgues de Saint-Pierre de Neuilly ont enfin été restaurées. Après le concert d'inauguration, un journaliste dont le nom mériterait de passer à la postérité a visiblement été impressionné par l'agilité de l'organiste, l'excellent Philippe Sauvage. Je cite :

Philippe Sauvage […] qui nous a régalés avec ses interprétations musicales (tacata de Bach en Ré mineur, etc.) … …les 1000 auditeurs […] ont pu admirer les mains et les pieds de l'organiste trop souvent isolé en haut de sa tribune.

Gageons en tout cas que M. Sauvage a su maîtriser l'acoustique de l'église, en trouvant un toucher clair et ar-ti-cu-lé…


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